C’est vrai, j’ai déjà un certain âge, et je suis d’une autre génération. Il m’est plus difficile, peut-être, d’imaginer ce que ce peut être de voir se succéder les périodes de stress à un rythme aussi effréné. Très partiellement, parce que la fin de l’adolescence est une période de ma vie qui est loin. C’est une période dont le souvenir s’estompe dans mon esprit. Pour beaucoup aussi, parce que j’ai, depuis, appris à maîtriser ma relation à ce compagnon de route, à cet inséparable ami sur le chemin de la vie, qu’est le stress.

Pour nos bacheliers, à une période de stress – celle du passage du baccalauréat, puis de l’attente des résultats –, se voit se succéder pour beaucoup une nouvelle période de stress liée cette fois à un choix qui peut paraître plus définitivement engageant et incertain encore : celui de se choisir une filière supérieure ou universitaire, dernière étape décisive avant d’être plongé en toute responsabilité dans le monde adulte.

Si le stress a souvent été vu comme quelque chose de néfaste, comme quelque chose à éviter ou à combattre, de nouvelles études poussent les spécialistes à poser un œil neuf sur cet état biologique. Dans certaines conditions, conditions dont je peux être parfaitement maître, le stress peut s’avérer totalement sain et bénéfique. Si les stress est une réponse à une sollicitation de l’environnement, c’est aussi mon corps qui se met dans les conditions de passer l’obstacle avec succès. Les chercheurs savent aujourd’hui qu’on ne meurt pas du stress, mais de l’idée que le stress est mauvais pour soi. Peu importe le niveau de stress vécu, si on voit le stress comme un ami, comme un allié, alors le stress est parfaitement sain biologiquement. Ce qui est intéressant, c’est que, si le stress cause certains dommages au corps, il libère aussi, lorsqu’on le voit comme un allié, les contre-mesures qui viennent les réparer. Au niveau des conséquences biologiques, c’est un peu comme si un poison était inoculé avec son antidote.

Hormis une réaction à un effet de surprise, qui n’est que l’amygdale reprenant temporairement le contrôle pour nous mettre en sécurité, j’ai tendance à penser que le stress est largement un choix. Je choisis d’être stressé. Je crée, à travers mes pensées – le film que je me fais dans la tête –, les conditions qui déclenchent un état de stress. Si dans la réponse à un effet de surprise, le stress peut être intense et fugace, le stress que je me construis peut-être quant à lui pesant et durable. Au final, ce n’est pas le stress qui me mettra à genoux, mais l’épuisement qu’il entraîne. Donc le stress est largement un choix. Dans le contexte du choix d’une carrière, ce n’est pas la situation qui stresse. En elle-même, aucune situation de ce genre n’en a le pouvoir. La meilleure preuve en est que différentes personnes placées dans une situation semblable la vivront de façon différente. Ce qui n’est pas le cas lorsque nous sommes la victime d’un effet de surprise, comme l’apparition d’un prédateur affamé.

Donc, changer mon regard sur la situation et changer la nature de mes pensées change l’expérience intérieure vécue. Du stress, je peux migrer ainsi vers le bien-être et la zénitude.

Ce que nous savons aussi aujourd’hui, c’est que face à différents choix, il est égal de choisir ou non l’option la plus stressante, car il est plus salutaire de faire quelque chose parce que cela fait sens que parce que cela est potentiellement moins stressant. La notion de sens transcende, si je puis dire, le stress et ses conséquences.

J’entends dire que, s’il y a bien une chose dont nos jeunes bacheliers ont été privés, c’est d’accompagnement dans leur démarche devant les mener à un choix de vie, un choix de carrière et donc à un choix d’études. Dans un monde où les repères sont devenus flous, il est souvent malaisé d’opérer le choix qui se révélerait bon pour soi. Quel critère retenir dans le choix d’études ? Surtout lorsqu’il n’y a pas de projet de vie de défini ? En d’autres termes, des études pour faire quoi ? Des études à mettre au service de quel projet ? Des études pour quelle contribution ? Sans projet, sans désir de contribution, quels autres critères choisir que ceux qui mènent vers un bonheur supposé ? Oui mais voilà. Dans notre société de consommation, ces critères sont brouillés. Chacun recherche légitimement le bonheur, par contre beaucoup pour s’y rendre ont une boussole qui n’indique plus le nord. Afin de sauvegarder notre modèle socio-économique, la publicité s’ingénie à nous convaincre à coups de milliards par jour à l’échelle planétaire que le bonheur passe par la consommation. Malheureusement pour elle, la psychologie positive a démontré – je dis bien : démontré ! (ce n’est donc pas un avis) – que le bonheur ne passe pas par la consommation mais par le fait de vivre des expériences humaines. Avoir du sens à sa vie tombe dans cette dernière catégorie.

Dans une période trouble où un vieux monde semble s’éterniser à céder la place, et où aucun nouveau projet ne montre le bout de son nez, beaucoup ont perdu la confiance dans la société et dans leurs concitoyens. La vie, et son projet supposé, se déclinent centrés sur soi. Les seules motivations sont le confort et la sécurité. Le chacun pour soi et le sauve qui peut sont de mise. Dans un monde où tout devient potentiellement hautement dangereux, le stress ne peut qu’être (omni)présent. Sur quoi pourrait se reposer le courage nécessaire à transcender cette situation, s’il n’y a rien qui fasse sens ? Si nous ne voyons pas où notre contribution peut être bénéfique ?

Alors, oui, les choses peuvent paraître plus difficiles qu’elles n’ont pu l’être à certaines époques. En même temps, d’autres époques ont pu paraître à ceux qui y ont vécu plus obscures encore que ce que nous pouvons expérimenter aujourd’hui. Si nous pouvons voir dans ce premier quart de vingt-et-unième siècle une période plus sombre, nous pourrions aussi y voir un monde qui nous présente un grand bristol immaculé où tout reste à imaginer. Et si nous prenions le temps de prendre cette feuille et quelques crayons de couleurs pour commencer à dessiner un futur possible où nous apporterions chacun la contribution qui nous paraît devoir être la nôtre pour faire de nos vies des vies utiles, car pleines de sens ? « At the end of the day », comme disent les Anglais, personne d’autre que nous n’est responsable de l’usage que nous ferons de notre vie, et du sens que nous lui donnerons.

Je souhaite à chacun, comme j’ai eu (et ai encore) la chance de l’avoir, une vie heureuse, pleine et enthousiasmante, une vie pleine de sens !