Après la sécurité, après la liberté, c'est au tour du bonheur d'investir l'entreprise. Déjà très présent en développement personnel, le « happiness » est un champ d'investigation à lui tout seul. J'ai tendance à le classer entre le « mindfulness » et la « psychologie positive » dont elle hérite. La littérature sur le sujet est abondante. Des sites internets, mais aussi des podcasts quotidiens, lui sont consacrés. Le bonheur, nouvelle revendication du citoyen des années 2010 ? Peut-être.

Vouloir être heureux est légitime. Rechercher le bonheur l'est également. Est-ce pour autant que l'entreprise d'aujourd'hui doit créer la fonction et recruter un responsable happiness ?

Au-delà du phénomène, que peut-on comprendre ? Qu'est-ce qui est recherché ? Le trouvera-t-on ? Quelles en seront les conséquences ? Qu'est-ce que cela augure ?

Afin de lever d'emblée toute ambiguïté, je suis pour l'épanouissement et le bonheur au travail. Je le souhaite, j'y aspire et je forme le vœux que chacun puisse vivre cette réalité. Là n'est donc pas la question. Est-ce pour autant que le bonheur doive devenir un dogme ?

La question est donc plus de savoir pourquoi nous aurions besoin d'un « chief happiness officer » ?

Soyons clairs, les entreprises qui se lancent dans la démarche ne le font pas par altruisme. C'est évident. Ce qui est visé, c'est l'amélioration de performance. Votre performance L'idée est que si vous êtes plus heureux au travail, non seulement vous travaillerez plus, mais vous serez aussi plus fidèle à l'entreprise. Augmentation de la motivation, accroissement de la performance, diminution du turn-over. C'est tout gain pour l'entreprise.

Bon, vous avez un bénéfice vous aussi. Tout le monde est donc content.

Oui, mais ! Parce qu'il y a un « oui, mais ! ».

Mettre en place une structure et une politique happiness dans l'entreprise présuppose que les collaborateurs ne sont pas ou plus responsables de leur bonheur. Cela présuppose aussi que le bonheur est un droit qui doit être « livré », et non un droit absolu qui doit être «conquis», ou plus exactement «choisi». Développer une politique du bonheur, c'est aussi ne plus voir et ne plus vivre que la moitié de la réalité. En déresponsabilisant les collaborateurs face au bonheur, nous les rendons dépendants du bonheur livré par l'entreprise. Par ailleurs, tout ce qui serait en-dessous du seuil de bonheur fixé, seuil qui devient de plus en plus sensible et élevé avec le temps, peut provoquer des crises et des crises sociales. Le bonheur n'est plus un choix, mais un droit. Un droit donné, qui bien vite sera probablement vécu comme un droit acquis.

En institutionalisant le bonheur, on décharge les collaborateurs de la responsabilité d'apporter leur contribution à la création d'un environnement plus heureux, plus harmonieux ...

Ce qui me désole, c'est qu'il est vrai que nos environnements de travail souffrent de nombreux maux. Mais au lieu d'évoluer et de nous réformer, nous nous contentons de mettre un « coup de pinceau » sur les misères présentes. Au lieu d'apprendre à mieux communiquer, à mieux collaborer, à développer notre compassion et toutes les belles qualités qui participent à la création d'un environnement propice à l'émergence d'un bonheur plus naturel, il est créé artificiellement du bonheur. Fera-t-il illusion longtemps ? Masquera-t-il durablement la misère qu'il tente de recouvrir ? L'avenir nous le dira.

Il est raisonnable de penser qu'une aptitude qui n'est plus entraînée aura tendance à s'atrophier, à l'instar des muscles lorsqu'on devient plus sédentaire. En prenant en charge le bonheur dans l'entreprise, n'est-on pas occupé à voler, à des fins de profit, une aptitude essentielle et très intime appartenant à l'origine à tout un chacun ? N'est-on pas dans une stratégie à court terme qui se révélera catastrophique à long terme. Que deviendront, dans quelques années, toutes les âmes qui se retrouveront délaissées et dépossédées dès que l'entreprise passera à autre chose ou décidera de ne plus investir dans un programme dont les bénéfices diminuent avec le temps ? Que deviendront de toute façon ces âmes une fois le jour de la retraite sonné ? Ou le jour où elles seront débarquées de l'entreprise pour telle ou telle raison ? Car rien ne garantit qu'elles retrouveront un travail dans un environnement où le bonheur est pris en charge, ou pris en charge de la même façon.

Plus fondamentalement, comment pourrions-nous encore grandir en tant que personnes ? Car la démarche interroge. Quel sens donnent les initiateurs de cette démarche aux épreuves, aux difficultés, aux difficultés de la vie ? Ces moments, pouvant être jugés moins heureux, sont des moments privilégiés où nous sommes invités à puiser plus profondément dans nos ressources intérieures pour nous dépasser, et ainsi passer au niveau supérieur. Dans un environnement où il n'existerait plus que le bonheur, qu'est-ce qui pourrait nous pousser à devenir meilleur ?

Finalement, pour que cette approche fonctionne, il n'y a d'autre issue que d'escalader sans fin les niveaux de bonheur. Savez-vous pourquoi dans les jardins japonais, il y a souvent une petite cascade d'eau qui actionne un bambou venant frapper en rythme une pierre ? Pour apprécier la profondeur du silence. Car le silence, sans comparaison, ne peut s'apprécier de la même façon. Qu'est-ce qui fait que nous avons le sentiment qu'une situation nous apporte du bonheur ? Probablement ce qui la distingue des moments et des émotions que nous vécûmes comme moins heureux. Sans ce contraste, comment pourrions-nous encore savourer du bonheur ? Ne prendra-t-il pas rapidement un goût insipide ? Pour renouer avec le bonheur, il nous en faudrait des doses chaque fois plus fortes. Est-ce possible indéfiniment ?

Imaginons que les entreprises ne prennent pas l'option bonheur. Que reste-t-il ? Il reste la rigueur, l'action, le fait d'agir pour corriger ce qui doit l'être, l'effort pour apprendre et intégrer de nouveaux comportements, la collaboration pour construire ensemble des environnements plus heureux, plus apaisés, le fait de renouer avec ce que nous apprenait notre maman, comme dire bonjour, écouter, porter attention aux autres, avoir de la compassion, avoir de la générosité, avoir de la patience, savoir pardonner, apprendre à être sincère et honnête, apprendre à faire des efforts, apprendre à nous dépasser, apprendre à nous prendre en main, apprendre à devenir acteur de notre bonheur, de notre vie ... Bref, il nous reste la vraie vie. Une vie responsable dont je suis l'acteur.