Introduction

" le destin ultime de l’individu semble davantage déterminé par les décisions de l’enfance que par les intentions de l’âge adulte "

" Tout le monde crée sa propre vie… Chacun décide dans sa petite enfance comment il vivra et comment il mourra, et ce projet qu'il transporte dans sa tête, où qu'il aille, est appelé son scénario. Ses faits et gestes courants obéissent peut-être à la raison, mais ses décisions importantes sont déjà prises: quelle sorte de personne il épousera, combien d'enfant il aura, dans quel genre de lit il mourra…. "

"  Au premier abord, il paraît incroyable de se dire que le sort de l’homme, toute sa noblesse et tout son avilissement, sont décidés par un enfant de moins de six ans, et de trois ans la plupart du temps, mais c’est ce qui affirme la théorie des scénarios".

" Ainsi, la comédie ou la tragédie que constitue chaque vie humaine, se trouve-elle confiée aux mains d’un gamin d’âge préscolaire, qui n’a du monde qu’une connaissance extrêmement limitée, et dont le cœur est surtout rempli de ce qu’on bien voulu y fourrer ses parents"

Ces quelques paragraphes résument parfaitement l'objet du best seller d'Eric Berne "que dites vous après avoir dit bonjour ?" aux éditions tchou.

Fatalisme ? Philosophie ? OUI et NON.

Le titre de l'ouvrage ne présageait pourtant, à priori, rien de sérieux; "la question est naïve en apparence, insolite certes, on n'y a jamais pensé auparavant, mais dans tous les cas elle semble dépourvue de la profondeur et du sérieux attendus d'une interrogation scientifique"

Et pourtant, et dès les premières lignes de la préface, l'auteur, docteur en psychiatrie, père fondateur de l'Analyse transactionnelle, annonce tout le sérieux de l'ouvrage: "ceci se veut avant tout un manuel de psychothérapie avancée". Quant au titre de l'ouvrage, l'auteur répond: "Cette question enfantine, si naïve.. renferme en réalité toutes les interrogations essentielles de la vie et tous les problèmes fondamentaux des sciences humaines" 

Dès les premières lignes, et juste après une brève présentation des concepts de l'analyse transactionnelle, on comprend de quoi il en retourne: le mot- maître est "scénario" ou comment un enfant de moins de 5 ans décide comment il vivra sa vie d'adulte et comment il mourra. Ahurissant ! 

La destinée humaine, version E.Berne, commence à s'éclaircir dès le troisième chapitre, qui porte d’ailleurs le même titre.

Scénarios de vie, plans de vie

Berne commence par souligner que le nombre de scénarios de la vie humaine est fort restreint, « le plus connu étant celui de la tragédie œdipienne », mais les autres aussi se retrouvent dans la mythologie grecque. Selon l’auteur, les Grecs et les Hébreux furent les premiers à consigner par écrit, et à dégrossir les types de vie humaine les plus courants.

" Un scénario de vie, cela se met en train durant l’enfance, sous une forme primitive appelée protocole. Les acteurs se limitent aux parents, frères et sœurs. Tout le monde joue son rôle de façon assez rigide parce que la famille est elle même une institution dont l’enfant n’apprend pas beaucoup de souplesse ".

Les scénarios de la vie reposent sur une programmation parentale que l’enfant exécuté pour trois raisons :

1-    " Cela donne un but à l’existence ; les enfants accomplissent leurs scénarios " pour"  leurs parents".

2-   Cela donne une façon admissible de "structurer son temps à long terme".

3-   Les gens ont besoin qu’on leur dise comment on fait les choses ; " apprendre par soi même est peut-être enthousiasmant, mais pas très commode …. Il faut apprendre au moyen des échecs des autres non des siens. Aussi, les parents programment leurs enfants en leur transmettant ce qu’ils ont appris ; s’ils sont perdants, ils transmettent un programme de perdant, et les gants transmettent un programme de vainqueur ". 

" La première et la plus archaïque version du scénario, le protocole primaire, se conçoit  dans l’esprit de l’enfant à un âge où peu de gens, hors de sa famille immédiate, ont pour lui de la réalité ".

" En prenant de l’âge, l’enfant façonne la nouvelle mouture de son scénario pour faire correspondre celui-ci à sa nouvelle vision de ce qui l’entoure …. L’adolescent repère facilement ceux qui peuvent tenir le rôle exigé par son scénario primaire, mais l’environnement de l’adolescence l’influencera quand même ; le scénario est réécrit pour tenir compte de ce nouvel environnement, mais l’intrigue de base reste la même. Une décennie après l’autre, d’adaptation en adaptation, d’écriture en réécriture,  l’homme se prépare à sa représentation d’adieux "

Tous les scénarios contiennent des rôles de " bons " et de " méchants ", ainsi que de "gagnants " et de " perdants ". La technique de l’analyse des scénarios a pour objet de transformer les " crapauds ", c’est à dire les perdants, en " princes ", c’est à dire en gagnants. Ce n’est pas facile, car le patient ne veut pas abandonner son scénario de perdant, cela l’obligerait à " repartir à zéro ". 

Ainsi, les scénarios offrent une réponse à la question fondamentale, objet du présent livre, à savoir " que dites vous après avoir dit bonjour ?". " La tragédie œdipienne est une flagrante démonstration : Chaque fois qu’œdipe rencontre un homme d’un certain age, il commence par lui souhaiter le bonjour. Et la première phrase, commandée par son scénario, qu’il doit proférer ensuite, c’est : "tu veux te bagarrer ? ". Si l’autre répond : " non, merci " ; Œdipe n’a plus rien à dire et reste planté comme un idiot à se demander du temps ou des favoris aux jeux olympiques. Mais si l’homme âgé répond : " Oui !" , Œdipe s’exclame :  "Formidable !"  par ce que ça y est, il a trouvé son homme, il sait que dire ensuite".

Toujours dans le répertoire de la mythologie Grec, "Epidéo, drame d’œdipe à l’envers, exprime les sentiments sexuels directs ou dissimulés de la mère pour le fils ; Ertcèle, ceux du père pour la fille. Les enquêtes menées de nos jours démontrent que ces sentiments ne sont pas imaginaires, ils finissent toujours par apparaître à certaines occasions". L’auteur conclut a ce propos:" les parents les plus heureux sont souvent ceux qui admirent ouvertement la séduction sexuelle de leurs enfants".

Mais en fait, c’est quoi exactement un scénario ?. L’auteur en donne plusieurs définitions, entre autres : " le scénario, c’est ce que l’individu projette de faire depuis sa petite enfance, et le cours de la vie ce qui se passe en réalité. Le cours de la vie est déterminé par les gènes, le contexte parental et les circonstances extérieurs ". Ainsi, à titre d’exemple, maladie, accidents, et guerre peuvent mettre fin au plan de vie (scénario) le plus soigneusement conçu. "Ces exceptions à part, "Les hommes portent leur scénario dans leur tête sous la forme de voix parentales disant ce qu’il faut faire et ne pas faire".

Mais alors, tout est joué d’avance, dès l'enfance, sans possibilité d'y échapper ? Non répond l’auteur, " les forces du destin sont au nombre de quatre, aussi déterminantes les unes que les autres : la programmation parentale (démoniaque et constructive qui forment le scénario), les forces extérieures (fatalité), et les aspirations indépendantes".

Cette conception de la destinée humaine, l’auteur n’en prétend pas l’exclusivité. Ainsi, d’après lui, les Archétypes  et la Persona de C.G.Jung (autre figure imposante de la psychanalyse, contemporain de Freud), reflètent la même philosophie. De même, la tragédie d’Œdipe telle qu’elle apparaît dans les écrits de Freud est un scénario, même si pour ce dernier, il s’agit de la tragédie unique qui gouverne la vie de tous les mâles. Par ailleurs, selon Berne, les notions de compulsion de répétition et de compulsion de mort, si chères à Freud, et même s’ils ne sont pas assez développés par ses continuateurs, reflètent bien la notion de scénario de vie dans le sens que lui donne l’analyse transactionnelle. Berne conclut : " d’une manière générale, on peut dire que l’analyse de scénario est freudienne, mais qu’elle n’est pas psychanalytique ".

Alfred Adler, autre figure marquante de la psychanalyse, est considéré par Berne comme celui qui est le plus de parler comme un analyste de scénarios. En effet Adler a écrit : "Si je connais le but de quelqu’un, je sais en gros ce qui va se passer… une personne ne saurait que faire d’elle même si elle ne pouvait s’orienter vers un but…qui détermine le sens de son existence…le plan de vie demeure dans l’inconscient afin que le patient puisse continuer à croire qu’un destin implacable, et non un plan conçu et préparé de longue date, et dont il est le seul responsable, est à l’œuvre"  (pour en savoir plus consulter le livre-testament d'Adler: "le sens de la vie"). Berne apporte quand même quelques restrictions au point de vue « Adlérien » : (1)le plan de vie est rarement inconscient ; (2) en aucun cas, la personne n’en est seule responsable.

Scénarios de vie: influences prénatales et positions de vie. 

Le chapitre 4, traite des « Influences prénatales » sur le scénario.

Je dois admettre que j'ai hésité longtemps à faire le résumé de ce chapitre, tellement il me paraissait osé, non fondé, arbitraire même. C’est seulement quand j’avais presque fini le chapitre 10 que j’y suis revenu, presque malgré moi. 

Ce chapitre commence ainsi: " Il y a fort longtemps que s’est créé le théâtre du scénario, quand la vie émergea pour la première fois de la boue et commença de transmettre chimiquement le résultat de son expérience, par le canal des gènes, à la prospérité. Ce canal chimique aboutit à l’araignée qui file son étrange géométrie circulaire sans interruption…son scénario est écrit en molécules d’acide organique (A.D.N) léguées par ses parents, et elle passe sa vie à tisser, sans autre possibilité de déviation ou d’amélioration….Chez l’homme aussi, les gènes déterminent certains schémas qu’il doit suivre et dont il ne peut dévier. »

« A mesure que la vie se dégage plus au moins des schémas chimiques rigides, d’autres moyens de régir le comportement se développent pour rattraper le jeu ; l’imprégnation constitue sans doute le plus primitif de ces moyens… »

Au delà de cette introduction, curieuse et intrigante, ce chapitre traite plus particulièrement des influences prénatales sur le déroulement du scénario chez les humains. L'auteur avance que, bien avant la naissance, alors que l'enfant est encore au stade de projet, son scénario commence déjà à s'élaborer notamment sous le poids des aspirations des parents et même des grands-parents « Il est possible de retrouver l’origine de certains scénarios chez les grands-parents". La " la scène de la conception", c’est à dire le contexte dans lequel le nouveau-né a été conçu, pèse également de tout son poids sur le scénario futur du futur nouveau-né " le contexte dans lequel l’individu a été conçu peut influencer fortement l’élaboration de son plan de vie et de son ultime destin. Tout commence au mariage de ses parents…Certains parents acceptent un enfant non désiré, dans la mesure ou il représente un dégrèvement d’impôts ou le droit à des allocations. L’adolescent en a parfaitement conscience et répond, quand on lui demande qui il est ou quel est son scénario : "je suis des allocations "…Nous pourrions appeler attitude conceptrice la façon dont a été vécue la fécondation sur l’oreiller : Hasard, passion, amour, violence, duperie, dépit, ou résignation ?. Prémédité, l’était-il (l’enfant) froidement ou chaleureusement ?. Y a-t-il eu tentative d’avortement ? Plusieurs tentatives….On pourrait poser un nombre quasi infini de questions plus ou moins subtiles, et tous ces facteurs exercent une influence sur le scénario du bébé à venir" .

Stupéfiant !. Mais l’auteur ne s'arrête pas là..

En plus du poids de cette " attitude conceptrice ", il y a également l'influence de la situation de naissance : " ici, le scénario des parents constitue le facteur le plus important. L’enfant y a-t-il sa place, ou s’est trompé de sexe ?, ou n’arrive-t-il pas au bon moment ?…Le scénario de sa mère s’accorde-t-il ou s’oppose à celui de son père ? ". Ainsi, dans certains cas (l’aîné des familles riches, rois, banquiers et autres), l'auteur précise: " on élève le fils en conformité avec sa position dans la vie. On lui tend son scénario tout rédigé, et pour s’en écarter, il lui faudra véritablement de l’héroïsme ".

Dans ces mêmes situations, quand l’héritier souhaité n’arrive pas " il arrive que le père divorce si la mère ne lui donne aucun garçon, ce qui impose aux filles l’impression très nette que d’être née femme est un péché originel irrémissible ". De même, ", la septième fille ou le septième fils d’affilée sera peut être accueillie avec des sentiments mitigées et son début dans la vie ressemblera à une plaisanterie ».

Par chance (pour l'humanité), il y a des cas plus heureux avec des scénarios qui partent gagnants; Ainsi, d'après l'auteur « Si une femme qui a décidé, étant petite fille, que son ambition était de se marier et d’élever des enfants, rencontre un homme qui a pris la même décision quand il était petit, leur progéniture partira du bon pied".

Plus loin, et traitant de l'éducation des enfants, l'auteur écrit: « On sait maintenant que presque tous les organismes vivants peuvent être éduqués à suivre des schémas particuliers de comportement »

« Un animal dressé obéit à son maître en entendant sa voix, un animal domestiqué n’a pas besoin d’entendre la voix de son maître, parce qu’il porte cette voix dans son cerveau, et l’entend même quand son maître est absent. La domestication diffère autant du dressage que le chat du tigre. Il y a différents degrés de domestication, et les animaux les plus domestiqués de tous sont les enfants humains », comprenez : mêmes adultes, même après la disparition de leurs parents, ils continuent encore à entendre les voix parentales au fond d’eux même. 

Le chapitre 5 traite de l’influence des premiers développements du nouveau-né sur l’élaboration du scénario. L’auteur souligne dès la première ligne de ce chapitre que " la première programmation de scénario a lieu durant la période d’allaitement…Il s’agit le plus souvent de sketches à deux personnages – le bébé et sa mère ". A ce stade déjà, et rien qu’à l’attitude de la mère, "on peut prédire, sans grand risque si le bébé sera un gagneur ou un perdant… Le sentiment d’être ou non quelqu’un d’important s’implante déjà (à ce stade) et sépare les princes présents et futurs des crapauds présents et futurs". Un stade critique donc, qui n'est pas sans nous rappeler que cette conception est très influencée par la psychanalyse freudienne selon laquelle les principaux stades de développement psychoaffectifs se déroulent pendant les deux premières années de la vie. Néanmoins, Berne se veut plus catégorique que son maître à penser: " par après  seule une catastrophe peut transformer les princes en crapaud, et seul un miracle peut transformer les crapaud en princes ». Les dés sont jetés, le vin est tiré. En effet, à partir de ces premiers développements dans la vie," l’enfant s’est déjà fait une certaine idée de lui même et des gens qui l’entourent, ses parents surtout. » Ces convictions, qu’il risque de garder toute la vie détermineront ultérieurement sa position de vie.